Mercredi 3 mars 2021

Représentation du spectacle Les Silencieuses à Télécom Paris

DISCUSSION AVEC LES ÉTUDIANT·ES

H1 – Moi j’ai aimé la position initiale, et votre évolution au fil des années. Vous donnez votre point de vue à chaque fois sur la situation des femmes. Ça a rythmé le spectacle que vous donniez votre avis, vos ressentis, votre colère. J’ai aussi bien aimé la conclusion des rôles inversés.

N – Effectivement l’important pour Frédérique et moi, c’était de raconter comment cette histoire m’a impacté. Personnellement, c’est une histoire que tu connaissais ? Tu étais au courant de cette histoire lourde HF ?

H1 – Je ne connaissais pas le détail. Ça m’a touché que ce que vous aviez ressenti, vous cherchiez à nous le faire ressentir, de manière à ce que je le ressente aussi.

N – Le fait que je sois traversé par des émotions t’a permis en écho de ressentir des émotions ?

H1 – Oui.

N – Par rapport à ce que tu savais de cette histoire, est-ce que le fait que je te la raconte par le théâtre, ça t’a fait comprendre de choses ?

H1 – Ça permettait de passer des choses différentes par rapport à un cours. De façon moins intellectuelle.

F1 – Je vous remercie. Je m’intéresse personnellement à l’histoire des relations HF. On n’arrive jamais à aborder des textes de ce point de vue là. On parle rarement du sexisme qui est présent dans les textes. Ça me met vraiment en colère d’entendre ces choses-là, à chaque fois, mais je pense que c’est une bonne colère : ça me donne envie de faire changer les choses. Je trouve ça super intéressant de passer par le théâtre. On a eu des cours sur l’égalité HF où on nous balance des statistiques : ce n’est pas la même chose. Je trouve aussi super intéressant d’aborder le sujet du désir féminin. Encore aujourd’hui, même si on dit qu’on a atteint l’égalité HF, on n’a pas encore évolué suffisamment.

N – Par rapport à l’inégalité dans le désir, quand tu dis que tu la ressens encore aujourd’hui, c’est de quel ordre ? Les femmes peuvent parler moins ouvertement de sexe que les hommes ?

F1 – Maintenant ça va peut-être un peu mieux parce qu’on a grandi, mais au collège et au lycée on n’entendait jamais une fille parler de ses désirs sexuels. Sauf en privé. En public en tout cas, moi et mes amies, on n’en parlait pas. Contrairement aux garçons qui en parlaient ouvertement. Eux n’avaient jamais peur de dire ça haut et fort, même devant les filles.

N – Qu’est-ce qui se serait passé si une fille avait parlé haut et fort de la chose comme un garçon ?

F1 – Elle aurait été insultée. Même encore maintenant, je pense qu’une fille qui parle de sexe, elle a pas une bonne réputation. J’entends même des filles parler de leur bite plutôt que de leur chatte.

N – Oui j’ai entendu aussi des filles parler entre elles en s’appelant « frère ». Ou bien parler de leurs couilles. Comment vous l’interprétez, le fait qu’on nomme plus facilement l’appareil génital masculin que le féminin ? Pourquoi cette liberté-là est-elle si difficile ?

F2 – Pour moi, comme c’est globalement surtout les hommes qu’on a entendu, lu ou vu parler de sexualité masculine, ce sont ces mots-là qui nous viennent spontanément : ceux qui nomment le sexe masculin, et pas le sexe féminin.

N – Donc c’est du fait d’une tradition ? Il est plus normal de parler de sexe au masculin parce que les hommes en ont parlé ouvertement depuis longtemps ?

F2 – Voilà c’est ça : comme ils en ont déjà beaucoup parlé, c’est beaucoup plus facile d’en parler. Ça s’entretient.

N – Est-ce que vous pensez qu’il va être possible de plus en plus possible de vous approprier ces mots pour désigner votre corps ?

F2 – Je pense, oui. On en parle de plus en plus. On parle aussi des règles. Le gouvernement vient de décider de mettre des protections périodiques gratuitement accessibles dans les facs. Il y a encore dix ans, on n’en parlait pas aussi ouvertement.

N – J’essaye d’imaginer qqch qui se répèterait naturellement dans mon corps tous les mois et dont ma société tout entière refuserait de parler. Ça vous fait réagir ?

F2 – Au lycée, on avait eu un cours d’éducation sexuelle, et un garçon avait découvert que les filles avaient leurs règles tous les mois : il pensait que c’était une fois pour toutes ! C’est toujours bizarre. Ça concerne 50% de l’humanité, on pourrait s’attendre à ce que toute l’humanité soit au courant.

N – D’après vous, pourquoi les règles sont tues ?

H2 – Je pense que les règles sont liées à l’appareil génital des femmes, et que ça reste super tabou. Souvent on leur imposait de garder une certaine pudeur, en leur interdisant d’évoquer tout ce qui est lié au sexe jusqu’à un certain âge. Les garçons, on ne leur parle pas des règles, mais pas non plus du vagin, ni du clitoris.

F3 – Moi j’ai eu un cours d’éducation sexuelle unique en 4ème. On nous a parlé de préservatif, de contraception, de maladies, de risques. Mais on ne m’a pas nommé non plus le clitoris. A part les films, on ne sait pas vraiment où s’instruire. Moi on m’en a parlé assez tard. Je ne me souviens même pas avoir eu une discussion avec ma mère sur le sujet. Avec personne, en fait. Personne n’en parle, et je trouve que c’est dommage. Ça ne prend pas beaucoup de temps d’en parler, c’est vrai que c’est peut-être gênant, mais je ne vois pas où est le problème.

N – De fait cette gêne est entretenue dès lors qu’on n’en parle jamais : moins on t’en parle, moins tu as l’initiative d’en parler. Du coup il existe des femmes qui ne savent pas nommer ces parties de leurs corps, ou qui se sont habituées à ne pas les nommer. C’est terrible, cette transmission du silence ! 

F3 – Pareil pour la masturbation féminine, dont on ne parle pas du tout et qui est perçue comme qqch de sale, alors que la masturbation masculine est nommée, totalement normale : les garçons auraient des pulsions.

H4 – Sur le même sujet, on peut parler de la contraception. Pour les hommes j’en connais au maximum quatre. Pour les femmes il y en a plein. Et les hommes pensent que c’est à la femme d’y penser.

N – Donc la charge de la contraception revient aux femmes.

H4 – C’est ça.  L’habitude, c’est que les femmes s’en chargent.

N – En effet. On s’est habitué, Mesdames, à ce que vous preniez ça en charge. Ça peut dérégler votre cycle, avoir des conséquences sur votre santé, mais par tradition, votre santé est moins importante que la nôtre. Ça s’inscrit dans une histoire globale.

F3 – Pour revenir sur la contraception, dès qu’on est en couple, il va de soi que c’est à la femme de mettre un stérilet ou de prendre la pilule. La question n’est même pas abordée. La pilule pour hommes reste à l’état de recherche. L’argument qui revient, c’est qu’il y a des effets secondaires, maux de tête, performances amoindries, baisse du désir… Mais le fait que ces mêmes effets secondaires concernent les femmes avec la pilule telle qu’elle existe, ça ne semble pas poser de problèmes !

H5 – Moi j’avais toujours considéré mes parents comme progressifs sur le sujet. Mais plus tard je me suis aperçu que ma mère s’occupait de tout. J’ai commencé à faire à manger quand ma mère n’a plus été là. Et c’était normal, de mon point de vue que ma mère se charge de tous les repas, toutes les lessives.

F5 – Là je ne sais pas s’il s’agit d’égalité des sexes. Certaines filles pourront témoigner comme moi que c’est une question d’éducation. Même en étant une fille, on peut n’apprendre à faire la cuisine que quand on devient étudiante.

H5 – J’ai remarqué que quand ma mère est chez moi, elle s’occupe de tout. Ma sœur a appris à faire à manger, comme d’instinct, tandis que mon père continue à sortir des plats surgelés quand ma mère n’est pas là.

H6 – Moi je veux bien partager mon expérience personnelle. Je suis peut-être très privilégié, mais de fait ma mère m’a appris à faire à manger très jeune. Mon père aussi fait plus à manger que ma mère. Il n’y a pas de normes. C’est plus une question d’éducation selon moi, issue des stéréotypes qui se transmettent de génération en génération. Il est possible de casser la chaîne, en apprenant aux enfants qu’il faut apprendre à faire à manger.

N – En même temps, du fait du confinement, on aurait pu imaginer que le partage des tâches serait plus égalisé, mais ça n’a fait qu’augmenter les inégalités, en multipliant la charge mentale chez les femmes.

F5 – Moi mon père a été pas mal couvé par sa mère. Quand il a commencé à vivre avec ma mère, elle lui a expliqué qu’elle ne voulait pas avoir seule la charge mentale. Du coup aujourd’hui le couple est assez égalitaire. Mon père a compris qu’il ne suffisait pas de faire une chose de temps en temps.

N – Une petite partie de moi réagit en pensant que ça m’énerve qu’on attende des femmes de faire notre éducation à cet endroit-là.

H7 – Je voudrais revenir sur la question de la sexualité. Une chose n’a pas été abordée, c’est le statut de la virginité. Il y a une pression mentale pour perdre leur virginité chez les garçons. Pour les filles, il s’agit au contraire plutôt de la conserver. Or le scientifiques ont démontré que certanes filles conservaient leur hymen même après rapport sexuel, et d’autres le perdaient même sans rapport sexuel. Ça prouve qu’il y a un manque de connaissance et une volonté de ne pas chercher à comprendre.

N – Vous trouvez que cette notion de virginité est encore très présente ?

Plusieurs étudiant·es – Oui !

F6 – Je dirais que, actuellement, pour les femmes, il y a deux pressions contradictoires. Il faut perdre vite sa virginité pour être populaire, et en même temps l’idée que c’est précieux et qu’il ne faut pas la perdre avec n’importe qui.

N – Ce serait populaire de perdre vite sa virginité pour une fille ?

F6 – Oui dans les établissements que j’ai fréquentés. Et en même temps reste l’idée de la femme pure et vierge. Il y a persistance des idées anciennes et affrontement avec les idées nouvelles, sans que l’une soit forcément meilleure que l’autre selon moi.

F5 – Pour revenir à la charge mentale, je suis plutôt d’accord sur le fait que ce sont autant les hommes que les femmes qui transmettent l’asymétrie des rôles. Même si l’homme est de bonne volonté et veut aider, dans un couple, il se peut que ses standards ne soient pas au même niveau que ceux de sa compagne (dans un couple hétérosexuel) : le repas équilibré, le linge bien plié, etc… Même si l’homme aide, il se peut qu’il ne le fasse pas aussi bien que ce que la femme souhaite, et qu’elle lui demande d’arrêter de l’aider. C’est un grand classique dans les couples que je peux connaître. Ça dépend beaucoup de l’éducation. Pour l’hygiène, on transmet beaucoup l’idée que le manque d’hygiène des adolescents garçons est normal, et qu’au contraire chez les filles c’est grave. On demande aux filles d’être propres et pas aux garçons. Cette assymétrie est transmise, et c’est la même chose dans les tâches ménagères.