Lundi 30 novembre 2020

Représentation n°1 et 2 des Silencieuses à l’Institut Emmanuel d’Alzon (NÎMES)

DISCUSSION AVEC LES ÉLÈVES APRÈS LA REPRÉSENTATION

(Il s’agit d’étudiant·es en Prépa Agro-Véto. Ils sont 43, avec une dominante de filles.)

H1 –Pendant des années, en cours de Français, on a étudié certains des auteurs que vous avez cités en mettant en avant la liberté qu’ils prônaient pour le peuple, et là je découvre qu’en réalité ils contraignaient la moitié du peuple… !

N – Je ne sais pas s’ils contraignaient, mais ils participaient à un système qui contraignait les femmes. Ça te fait quoi de redécouvrir ces auteurs sous cet angle-là ?

H1 – Ça me fait bizarre. Moi je n’ai pas l’impression d’être comme ça.

H2 – Moi j’ai trouvé que c’était très particulier en tant qu’homme d’écouter votre spectacle. On passe par divers sentiments, et personnellement ça m’a un peu dégoûté de me dire que je descendais de ces gens-là, que j’avais hérité de ça. Ça m’a rendu mal à l’aise au début, et puis ensuite ça m’a mis en colère. Ensuite j’ai essayé d’expliquer ça : je me suis dit que l’homme a eu peur de la femme parce qu’il craignait qu’elle ait du contrôle sur lui, et qu’il a profité de sa supériorité physique pour en déduire une supériorité mentale. C’était poignant d’entendre ça, et je pense que ça doit être dur pour vous, homme, de dire ces textes, et de trouver la légitimité de les citer.

N – Je suis impressionné par le cheminement qui s’est fait en toi pendant le spectacle. Sur la question de la légitimité, avec Frédérique on s’est dit que le seul endroit où j’étais totalement légitime, c’était de témoigner de mon propre cheminement : comment ces textes m’impactent, comment ils dévient mon parcours, comment ils me font bouger en tant qu’homme. Il y a eu un temps où je me suis senti comme toi mal à l’aise en découvrant ce passé, et en réalisant que je puisais dans ces racines sans m’en rendre compte. Et puis à un moment je me suis dit que je n’avais plus à me sentir coupable de cette Histoire dès lors que j’en avais suffisamment pris conscience pour faire le choix de changer ma manière d’être un homme. Ça demande une grande vigilance parce que ces siècles de misogynie sortent encore de moi malgré moi. En fait dès lors qu’on en prend conscience, c’est comme si tout notre regard sur le monde changeait, et qu’on se trouvait investi d’une vraie responsabilité. Mais cette responsabilité est la condition de ma liberté. Sinon je me contente de me reposer sur les lauriers de mes ancêtres et je répète leurs vieux poncifs poussiéreux avec l’illusion d’être un homme libre.

F1 à H2 – Moi je ne comprends pas que tu te sentes mal vis-à-vis de ce spectacle. Nous ce qu’on prône en tant que femmes, c’est l’égalité entre les deux sexes, ce n’est pas être au-dessus des hommes.

N – Tu veux lui répondre ?

H2 à F1 – Je crois que t’as pas compris ce que j’ai dit. Je ne souhaite pas que ça se renverse.

N à F1 – Tu sais les hommes très souvent ne se rendent pas compte de leurs privilèges. Lorsqu’on découvre l’ampleur de la misogynie à travers les siècles, ça nous fait mal. Et à ce moment-là on peut commencer à réfléchir à la façon dont nous nous conduisons nous-mêmes avec les femmes. Cela ne signifie pas qu’on se sente coupable au point de désirer masochistement que la domination s’inverse, mais il nous faut ce temps-là pour sentir qu’on participe à ce système, et qu’il nous appartient aussi à nous de changer les choses.

F1 – Oui mais il ne faut pas qu’il se sente mal, il ne faut pas qu’il se sente mauvais parce qu’il entend des hommes qui pensaient comme ça !

N – Tu dis « il ne faut pas ». Est-ce que tu saurais accueillir le fait qu’il passe par là ? Ça va peut-être se déplier ensuite en lui. Est-ce que tu pourrais reformuler la chose comme un conseil ?

F1 – Eh ben… Je dirais que… Il faudrait que… Non je ne sais pas.

F2 – Moi en écoutant votre spectacle, j’ai trouvé que c’était vraiment douloureux en tant que fille de se rendre compte qu’on vit vraiment dans une société patriarcale. Et même si c’est moins poussé aujourd’hui qu’à d’autres époques, on se rend compte que depuis qu’on est gamines, on vit des trucs qu’on n’aurait pas dû vivre, et ça nous a paru normal parce que « c’est comme ça que ça marche ». Parfois, même en étant une fille, c’est compliqué de se rendre compte de ce qu’on subit, par rapport à un garçon qui grandit à côté. C’est une prise de conscience compliquée. Il faudrait que les filles déjà s’en rendent compte, avant que les garçons s’en rendent compte, ou peut-être en même temps.

F3 – J’ai trouvé super intéressant quand vous avez imaginé un monde inversé. J’ai imaginé des hommes qui sortaient dans la rue le soir et qui craindraient d’être agressés par des femmes. Ça m’a paru inimaginable. Pour moi, ça a toujours été normal d’avoir peur.

N – Ce qui me touche dans tous vos témoignages, c’est que j’ai l’impression que pour la première fois vous faites un pas de côté pour vous rendre compte comment une personne de l’autre sexe voit le monde. On nous a appris depuis tout petits que notre désir était plus grand que le vôtre, et qu’il avait plus droit de cité que le vôtre. Et aux femmes on a appris qu’elles devaient rester pudiques et garder leur réputation, c’est-à-dire retenir leurs désirs.

F4 – Même si on a beaucoup de chemin à faire encore pour l’égalité des droits, je trouve ça beau qu’on ait accès à un spectacle où un homme prend le temps d’examiner ces racines.

N – Ça te fait quoi ?

F4 – Ça me rassure.

H3 – Moi ça m’a questionné sur la place de la religion dans ces constructions mentales. J’ai l’impression que la religion a été créée par des gens forts pour maintenir une hiérarchisation par la force physique. Il se trouve que l’homme est biologiquement plus fort que la femme, et qu’il a créé la religion pour l’homme, en en excluant la femme. Et la religion a gouverné pendant très longtemps et lancé l’engrenage dont on voit encore les répercussions aujourd’hui. Pour moi, la religion, c’est le milieu où il y a le moins d’évolution par rapport à l’égalité HF. Il n’y a toujours pas de prêtresses.

N – Par rapport à la force physique, je pense que c’est aussi une construction culturelle, plus qu’une donnée biologique. On a toujours répété aux femmes que pour être séduisantes elles ne devaient être ni trop musclées ni trop agressives, et que c’était à l’homme de les protéger.

F5 – Ce qui m’a choquée, c’est qu’il vous ait fallu des spectatrices pour que vous vous rendiez compte que vous ne citiez que des hommes dans votre spectacle précédent. Du coup je me demande si c’est vraiment féministe de votre part, ou si c’est votre conscience et votre culpabilité qui s’expriment ?

N – J’accueille ce que tu dis, mais je veux bien que tu développes.

F5 – Vu qu’il vous a fallu l’intervention de ces femmes, est-ce que ça vient vraiment de vous, ou est-ce que c’est votre conscience qui a changé ?

N – Ma conscience a évolué, et je m’identifie à ma conscience. À la base, j’ai eu besoin de ces femmes pour me signifier qu’il y avait un problème. Grâce à elles j’ai commencé à cheminer. Grâce à ce cheminement, j’ai réfléchi sur mon propre comportement. Et j’ai eu envie de témoigner de ce parcours, peut-être pour faire réfléchir d’autres hommes.

F5 – Justement, dans votre manière de jouer il y a beaucoup de révolte, et je pense que c’est plus adapté et destiné aux hommes. Par votre étonnement et votre colère, vous parvenez à réveiller les hommes. Mais nous les femmes, on connaît notre Histoire. Je sais que les femmes devaient rester à la maison, se taire et s’occuper des enfants. Votre façon de jouer assez impulsive s’adresse plus aux hommes qu’aux femmes, qui savent déjà.

H3 à F5 – Moi je trouve que tu as mal compris le message de la pièce. Il nous raconte le cheminement de sa pensée. Quand il pose son cheminement devant nos yeux, parce qu’il est un homme, je peux mieux comprendre.

N – Oui mais tu es un homme : ça va dans le sens de ce qu’elle dit. Peut-être que le spectacle s’adresse plus aux hommes.

F3 – Moi je suis une femme et j’ai beaucoup apprécié que vous partagiez votre cheminement d’homme. Et j’ai aimé que vous vous interrogiez sur votre légitimité, et aussi que vous témoigniez du fait que cette Histoire que vous avez découverte vous a révolté. Je crois que c’est vraiment un spectacle pour les hommes ET pour les femmes. Ça m’a fait du bien de voir que les hommes peuvent prendre conscience, et être autant révoltés que nous par cette domination qui me révolte en tant que fille.

N à F5 – Tu entends que des femmes puissent recevoir les choses différemment ?

F5 – Oui bien sûr. Je dis juste qu’en général, nous on a déjà conscience de ces inégalités.

N – Tu sais, j’ai déjà rencontré des spectatrices très misogynes, ainsi que des femmes qui n’avaient pas conscience de l’Histoire des femmes, et d’autres qui s’étaient parfaitement adaptées au patriarcat et ne souhaitaient surtout pas le remettre en question. Et beaucoup de spectatrices m’ont témoigné que le spectacle leur avait fait du bien, en particulier parce qu’elles sentaient que ça modifiait le regard de certains spectateurs hommes autour d’elles.

F6 – Moi je n’avais jamais réalisé que Dieu était un homme, en tout cas plutôt masculin. Et il y a des hommes ET des femmes qui m’ont appris que j’étais légitime à sortir dans la rue et à revendiquer mes droits. Parfois la voix d’un homme a pu me parler plus que la voix d’une femme.

H4 – De plus en plus, les préjugés changent. On voit les femmes avoir de plus en plus de responsabilités, comme Kamala Harris aux Etats-Unis. Et comme on est égaux, il est normal que les femmes aient autant de pouvoir que les hommes. Votre représentation m’a montré qu’on vient de très loin et qu’on avance vers de plus en plus d’égalité.